Sourions et Travaillons.SARL

En 2016, on m’a commandé une nouvelle qui n’a jamais été publiée (je me demande bien pourquoi)(non ; pour être honnête, je ne me demande pas vraiment pourquoi). Si vous voulez la lire, elle est ici.

Le hall d’accueil était blanc. Le canapé de cuir qui trônait au milieu était noir. Le petit monsieur posé dessus, en costume à carreaux, était rose.

Ce canapé obligeait à se caler les fesses dans l’angle du dossier et à avoir les pieds qui balançaient au bout comme un gamin ; ou à rester assis au bord avec l’air de quelqu’un qui n’a rien à faire là. Le visiteur avait choisi la première solution : le confort. Les pieds flottant dans l’air, son allure enfantine accentuée par la grosse mallette de cuir en forme de cartable posée sur ses genoux, il attendait. 

Une femme sortit d’un des ascenseurs et agita son pass électronique devant les voyants. Nathalie portait un jean fatigué, une tentative de chignon et des cernes sombres. Depuis qu’elle avait menacé de porter plainte, sa paie se perdait en route un mois sur deux ; depuis qu’elle avait posé sa démission, son badge magnétique marchait une fois sur dix. Elle parvint enfin à ouvrir les portes qui séparaient les ascenseurs de l’accueil.

-Monsieur Boulout ? Lança Nathalie.

-Oui !

Il se tortilla pour rapprocher ses fesses du bord de l’assise. Une fois debout, il offrit à Nathalie une poignée de main franche et un sourire sincère, presque suspect. C’était la crise, c’était lundi et on était chez Fauchard Communication. Trois raisons de ne pas sourire. Nathalie inspira. Plus que quelques semaines. 

Elle avait décroché le Graal : une formation en plomberie. On la lui avait refusée pendant longtemps : une formation ? Mais elle était en CDI ! Chargée de communication. Oui. Mais comment expliquer à Pôle Emploi que travailler chez Fauchard Communication n’était pas un poste enviable ? Faire 65 heures au lieu des 39 promises et des 45 entendues tacitement. Voir des hommes, toujours, monter en poste. Bosser entourée de gens aux yeux vides et aux traits tirés, vivant dans la crainte de la prochaine crise de l’empereur Fauchard ; de sa prochaine lubie. Rendre l’eau du robinet payante ? Renvoyer tous les roux ? Rien n’arrêtait le fondateur de Fauchard Communication. 

-Ravi de faire votre connaissance ! La voix enthousiaste de l’homme à carreaux ramena Nathalie à elle.

-Allons-y, ma collègue va nous rejoindre.

Pour cause de licenciements-surprises et de congés-dépression, Nathalie et Aimée étaient les seuls membres du CSE au rendez-vous avec M. Boulout, des Editions Sourions et Travaillons SARL. 

Nathalie passait encore sa carte magnétique devant le voyant des portes, sans succès, quand derrière elle Jean-Christophe « Satan » Fauchard, Directeur Général, apparut sur un écran, hurlant : « PREMIÈRE AGENCE DE LA RÉGION EN RENOUVELLEMENT CONTRATS ! » 

-Aaah ! 

Boulout sursauta devant la tête de Jean-Satan, énorme, ses petits yeux rapprochés. Premier employeur de la région avec son agence « à l’américaine » (qui s’inspirait des agences japonaises, qu’on soupçonnait quant à elles de s’inspirer directement des camps de travail du STO), Fauchard était le petit roi qui régnait sans partage sur la population régionale.

Le bruit généré par le discours gueulé en boucle par le mur de télévisions (qui produisaient un niveau de décibels juste en-dessous de celui d’un avion au décollage) dépassait les recommandations de la Médecine du travail. Ce mur avait coûté un rein – dans une boîte où il fallait dormir sur place et offrir l’âme de son premier-né pour espérer une augmentation. Et tout le monde savait que la boîte n’était pas première en renouvellement clients (c’est-à-dire : des gens satisfaits qui signaient en riant des contrats pour une autre année) mais en reconduction de contrat clients (c’est-à-dire : des gens qui s’apercevaient que leur contrat était à reconduction tacite, et appelaient leurs avocats en ne riant pas du tout). Nuance de taille. Fauchard Communication (à prononcer communikaychionz) était donc aussi première en procès pour Rupture de Confiance Commerciale (mais chuuut).

-Ah, ça surprend ! Se reprit le visiteur. 

Ils montèrent dans l’ascenseur, Boulout plaisanta sur le risque de crise cardiaque, demanda si cela comptait comme un accident du travail. Son ton était apaisant, gentil, mais dénué de la note dégoulinante que Nathalie associait aux tentatives de séduction les plus pénibles. Elle se surprit à rire. Alors quand, en chemin pour la salle Caraïbes, la cabine fit un arrêt au 3e et que Saunier, le Directeur des Ressources Humaines, monta, sa vue cueillit Nathalie au menton comme un uppercut. Que Saunier la surprenne à rire était insupportable ; comme s’il s’infiltrait dans un lieu caché, laissant des traces sales. Saunier pénétra dans l’ascenseur. Boulout leva un sourcil devant le silence soudain de Nathalie, mais n’émit aucun commentaire.

Après un nouveau « non » du service Formation/Reconversion de France Travail, et de longs calculs sur un budget serré, dans un dernier effort pour préserver sa santé mentale, Nathalie avait demandé un 4/5e à son DRH. « Mais bien sûr, Nathou ! Tout se négocie ! », avait répliqué Saunier en déboutonnant sa braguette. Nathalie avait espéré que ce moment immonde pouvait, paradoxalement, l’aider. Un licenciement à l’amiable. Des indemnités. Partir, ailleurs. Ce serait tout aussi dur, oui, mais au moins, sans petit empereur. Erreur. Ça avait été parole contre parole et la parole du DRH valait bien plus. C’était « un malentendu », la preuve : il l’avait laissée partir quand elle avait brandi une agrafeuse devant elle comme une épée en hurlant « déverrouille la porte sale enfoiré ou je t’agrafe les couilles ! »

-Ouille, soupira Boulout, en faisant jouer l’épaule au bout du bras au bout du cartable. Sa mine disait « c’est lourd ! ». 

Il donna de l’élan à son bras pour faire passer la poignée de l’imposante mallette, de la main gauche à la main droite. Le coin en cuir à angle dur, emporté par le mouvement, atteignit brutalement Saunier à l’entrejambe. 

-Oh pardon !

Le DRH se courba. Il ne souriait plus du tout. 

-Vraiment, je suis confus ! Continuait Boulout.

-6e, c’est nous, fit Nathalie.

La cabine se stabilisa. Les portes s’ouvrirent ; elle sortit.

-Vraiment… Poulot s’excusait encore. 

-C’est bon, articula Saunier, très rouge, levant le bras pour appuyer frénétiquement sur le bouton du 7e étage. 

Et le DRH disparut, tout rabougri et fragile, entre les portes qui se fermaient.

Nathalie avait consulté une aide juridique, tenté d’aller jusqu’au procès : mais financièrement, elle ne pouvait pas suivre et Saunier était tranquille. Il se permettait même des sourires complices, comme s’ils avaient partagé un moment intime. Des sourires qui couvraient Nathalie de chair de poule et l’avaient déjà contrainte à courir jusqu’aux lavabos les plus proches pour vomir un mélange de honte, de fureur silencieuse et de café froid. Mais elle était légère tout à coup, et elle sentait ses joues grignotées de l’intérieur par un irrésistible sourire. Saunier, d’un coup, et son « hmpff ! » de douleur, la rendaient joyeuse. 

Le *ding* discret du second ascenseur résonna et Aimée en sortit : 

-Vous êtes là ! Pardon pour le retard, j’ai dû demander aux filles de l’accueil qu’elles me badgent pour pouvoir monter. 

Le pass d’Aimée souffrait lui aussi de temps à autre de petits ratés, en particulier depuis qu’elle avait demandé à ce que le rapport du CSE stipule que les stagiaires n’étaient pas autorisé à venir travailler le dimanche (elle avait été forcée de lâcher du lest sur le samedi : très jeunes et très paniqués, ils n’osaient pas dire non, à rien).

On poussa la porte de la salle Caraïbes. Depuis que Nathalie était démissionnaire, elle récupérait systématiquement la plus petite salle de réunion – quand sa réservation via l’outil « Happy Meeting » ne s’annulait pas par magie. Aussi était-ce Aimée qui procédait d’habitude aux réservations, mais faute de numéro de badge, c’était Nathalie qui avait dû mettre son nom dans l’interface. Résultat : la salle de réunion était un placard.

M. Boulout eut un commentaire gracieux sur le fait qu’il aimait les endroits à taille humaine. Aimée se mit elle aussi à sourire. Il avait une présence apaisante ; tout allait bien, tout irait bien.

Bien sûr (magie du nom de Nathalie dans l’outil de réservation), il n’y avait ni café ni biscuits. Mais Poulot avait déjà bu trop de café aujourd’hui ; par ailleurs il avait bien déjeuné, merci beaucoup. Pouvait-il maintenant leur présenter le catalogue des Editions Sourions et Travaillons SARL ? 

Dans un *clic*; le gros cartable s’ouvrit. Boulout en sortit des albums et un épais catalogue. Nathalie cessa de sourire :

-Oh, monsieur Boulout… Je suis navrée… Mais il s’agit d’un budget pour des gratifications aux collaborateurs, pas pour leurs enfants… Les budgets du CSE sont très réglementés ; nous avons déjà dépensé…

Nathalie laissa mourir sa phrase, mortifiée à l’idée de renvoyer leur visiteur. 

Boulout arrangeait les albums carrés sur la table. Ils affichaient des couleurs vives ou pastels ; on distinguait les traits délicats et énergiques des dessins : cela donnait envie de les saisir, de les ouvrir, de les lire, peut-être même de les mordiller. Tout ce qui faisait un bon album pour enfant. Boulout conserva sa bonne humeur.

-Je sais bien. Nous sommes éditeurs pour adultes ; il s’agit de séries conçues pour le monde de l’entreprise.

Aimée tendait les mains vers les livres. « Allez-y ! » encouragea Boulout, pendant que Nathalie se saisissait du catalogue qu’on poussait vers elle. Son interlocuteur reprit :

-Nous travaillons avec des dessinateurs, dessinatrices et des auteurices talentueux, qui ont eux aussi fait un passage par le monde de l’entreprise, y compris par des structures parfois semblables à  Fauchard Communications. Cet ouvrage, par exemple, oui, celui-ci, a été écrit par une ancienne Consultante Projet Team Leader Digital 360°C. Ne me demandez pas ce que c’est ; elle ne le savait pas non plus. Trois ans d’entreprise, six mois de dépression, une reconversion : c’est désormais une de nos autrices les plus productives. 

Aimée laissait le discours de Boulout bourdonner à ses oreilles, écoutant à peine. Elle-même était comptable (« un métier sûr »). Mais elle avait toujours adoré le dessin, et les couleurs brillantes de l’album dansaient devant ses yeux, comme si elles se réarrangeaient en un cadeau pour elle seule, Aimée.

-Nous allons regarder le catalogue, alors, entendit-elle vaguement, Nathalie continuant d’assurer la conversation ; mais je… (Il y eut un bruit de page). Euh… ce sont les titres ? Aimée ? 

Non, Aimée n’avait pas lu le titre de l’album, aucun mot d’ailleurs, toute à ses couleurs. Elle fit un effort ; referma l’ouvrage et regarda la couverture :

Une aventure de Lulu et Pipou : Bernard le pervers narcissique ?! Lut-elle à voix haute. « Le Destin punit toujours les gens peu sympathiques », compléta-t-elle, le nez penché sur la petite phrase qui complétait le titre aux lettres calligraphiées.

-Un carton, expliqua Boulout : tout le monde parle des pervers narcissiques, c’est vieux, nous avons juste réactualisé le texte.

-Comment s’appelait l’album dans les éditions précédentes ?

-C’était : Lulu et Pipou soupçonnent Bernard d’être un Gros Conn…

-Mais c’est celui que j’ai dans les mains ! S’exclama Aimée. Celui avec Bernard !

Elle lut à voix haute la première page :

Bernard fait des sourires

Puis Bernard lance des piques

Bernard, oui c’est le pire,

Un pervers narcissique !

-Oui, au fur et à mesure de l’histoire, on voit les signaux d’alertes sur les manipulateurs, comment demander de l’aide, prendre du recul… Les numéros verts d’écoute anonyme et gratuite sont à la fin.

Nathalie commença à énumérer à voix haute :

-« Collection Lulu et Pipou : pour les Entreprises Communication, Publicité et Projets privés & institutionnels », écoute ça Aimée. Le premier bouquin s’appelle Lulu et Pipou gagnent aux Prud’hommes. Résumé : « Pipou se fait pincer les fesses par son N+1, ce n’est pas bien, ce n’est pas bien ! »

-Gros succès, glissa Boulout.

Il poussa vers ses interlocutrices d’autres albums :

-Ce n’est qu’un échantillon ; je peux vous envoyer nos autres titres.

Nathalie dédaigna le catalogue ; saisissant à son tour un des livres. C’était : Lulu et Pipou et la dépression saisonnière. 

-Aimée, toi qui es au bord du suicide tous les ans de novembre à mars, écoute ça :

Les fêtes sont passées

On leur a dit « au-revoir »

Nathalie tourna la page. L’illustrateur avait rendu à merveille, avec des traits simples, cette sensation atroce de se lever à 6 heures un lundi matin de fin janvier. 

Et tard le matin, tôt le soir

Il fait si froid, il fait si noir

Le glacé du carrelage de la cuisine. Le déchirement de quitter le lit chaud et douillet. Et puis cette impression de ne jamais voir le jour. De ne jamais voir les siens. D’être un gros ours obligé de sortir et d’enfiler un masque humain tous les matins pour faire des trucs nuls, alors qu’on serait tellement mieux à rester dans sa tanière, avec ses proches, son chat, ses livres, son sudoku.

« Ça va comme un lundi ! »

mais c’est lundi tous les jours

Tout le monde est au désespoir

Nathalie continuait de tourner les pages. Aimée était fascinée. Rarement des dessins avaient aussi bien rendu cette fatigue et cette déprime chroniques qui la rongeaient hiver après hiver. 

Mais il ne faut pas oublier

Qu’après l’hiver revient l’été

Et si l’hiver vous déprime trop

Appelez un psy, pas le bistro !

Nathalie tourna la dernière page :

-Et il y a un texte de SOS Suicide à la fin… et une précision comme quoi parler à quelqu’un de fait pas de vous quelqu’un de « fou » ou de « faible ».

-Oui, précisa Boulout, nous travaillons avec plusieurs organismes reconnus… Les gens ont parfois une perception si négative de l’écoute psychologique… Mais « solliciter de l’aide en cas de besoin, c’est pas « zinzin », c’est juste prendre la situation en main » !

-Ça rime, remarqua Nathalie.

-Oui, cela vient d’un de nos autres ouvrages : Mathieu a voulu mettre sa tête dans le four, Lulu et Pipou préparent son retour. L’idée est d’aider à dédramatiser la situation et à accueillir les collègues sans les stigmatiser… Nous travaillons aussi sur la dépression ponctuelle et sa perception par les collaborateurs et les proches, les troubles psychologiques légers…

Boulout reprit son souffle :

-Mais si vous souhaitez adresser ces problèmes, plus graves, il s’agit d’une autre collection. Celle de Zouzou et Bibi : suicide mené « à bien » si j’ose dire, parmi les collaborateurs proches ; dépression lourde ; alcoolisme… Sourions et Travaillons.SARL, albums passifs-agressifs pour adultes, en a plusieurs. Les livres que je vous propose aujourd’hui sont issus de notre collection « Lulu et Pipou : Petits soucis et coups de mou ».

Nathalie feuilletait : Lulu et Pipou : on ne pose pas son zizi sur la table ! (« Tu n’es pas un grand enfant, cela s’appelle du harcèlement ! »), dans lequel un personnage qui ressemblait étrangement à Saunier massait les épaules de Lulu, frôlait Pipou dans les couloirs, lançait des blagues graveleuses. Face à lui, les deux petits personnages doutaient : « Est-ce que c’est vraiment ce que je pense que c’est ? Mais je suis seul-e… je vais me faire licencier… on va dire que j’affabule… » A la fin, les deux héros en venaient à la conclusion suivante : non, ce n’était pas normal, et surtout : pas légal.

Aimée, quant à elle, était absorbée dans Lulu et Pipou et les blagues racistes. 

Catherine plisse les yeux « façon Chine »

Et fait « tching tchong » en riant

Quand il y a nems à la cantine

Le malaise va grandissant

Aimée tourna les pages pour découvrir la fin. 

Catherine pense peut-être que les non-blancs sont un « problème »…

Mais est-ce vraiment la bonne question ?

Parce que Catherine, ta promotion…

A compétences égales, à ancienneté égale

Catherine, ta promotion, 

… est pour le neveu du patron !

-Euh… la page sur la Théorie de la Déconstruction du Capitalisme à la fin de l’ouvrage ?

-Nous laissons entière liberté à nos auteurs et autrice quant à la bibliographie complémentaire.

Aimée n’avait plus du tout mal à la tête ; elle souriait, passant d’un album à l’autre. Elle avait du mal à les lâcher. Des mots tout simples, des dessins sans fioritures ; mais dès qu’on avait fini de lire les quelques lignes, on n’avait qu’une seule envie : les reprendre, y trouver de nouveaux détails, laisser les mots faire leur chemin. Elle dévisagea Boulout. Si elle avait dû imaginer la subversion incarnée, elle n’aurait sans doute pas tablé sur un petit homme rose en costume à carreaux. Mais il était là, et chacun de ses livres pouvait démarrer une prise de conscience, une grève, une révolution, bref quelque chose qui ferait trembler l’empire sur ses bases. Parce qu’elle et ses collègues, la base, étaient très fatigués de leur empereur. Une petite étincelle, et tout pouvait exploser.

-Quand pouvez-vous livrer ? Demanda Nathalie.

Aimée s’étouffa :

-Nath !

Sa collègue, un sourire jubilatoire aux lèvres, l’ignora.

-Je vois que vous avez des tarifs dégressifs. Disons… un livre par collaborateur pour la première année…

Boulout avait l’air ravi :

-C’est formidable. Quels titres ?

-Nath !

-Oui, Aimée ? 

-Nath, tu vas nous faire virer !

-Je vais signer le bon de commande, Aimée. Je pars dans quinze jours. C’est mon nom sur la salle de réunion, mon badge qui a ouvert les portes. D’ailleurs tu avais mal au crâne, tu n’as même pas assisté à cette réunion.

Aimée resta bouche bée. Nathalie, très décidée, se tourna de nouveau vers l’homme à carreaux :

-Envoyez-nous le maximum de livres différents. Vous n’avez pas un contrat-type sur vous, par hasard ?

L’homme hocha la tête, farfouilla dans son grand cartable.

-Bien, annotez-le. Fauchard Communications s’engage sur… cinq ans ? Dix ? Un livre par an et par collaborateur, payable d’avance, non remboursable.

-Nath, Fqu’es-ce que tu fais ? Fauchard…

-Tu plaisantes ? Lui, s’arrêter pour lire un album ? On pourrait les poser sur son bureau qu’il ne les verrait pas : les seuls trucs qu’il lit, c’est « 100 citations pour impressionner vos employés au SMIC » ou « 200 pensées profondes sur les gonzesses et le pognon ».

Aimée avait des fourmis dans le cou. Nathalie allait vraiment faire ça ?!

-Merci, monsieur Boulout. Je vois que vous avez noté cinq ans d’engagement d’achat ?

-Oui je… enfin ça me semble…

-Aucun problème. (Nathalie ajouta calmement un « 1 » devant le « 5 » et parapha la correction.) Vous avez bien trois ans avant que quiconque de la direction réagisse. En tant que secrétaire du CSE, j’ai mandat pour payer, c’est légal. 

Aimée se rendit compte qu’elle était en train de rire. Peut-être qu’il ne se passerait rien du tout. Peut-être que tout allait changer. Elle tremblait d’excitation. 

-Aimée, ne rigole pas trop fort, tu n’es pas supposée être là.

Nathalie déboucha son vieux Bic, au capuchon réduit en charpie par des coups de dents nerveux, par la tension perpétuelle, cette sensation d’être écrasée, de faire de son mieux pour ne récolter qu’un mépris qui se posait sur elle chaque jour comme une nouvelle couche de poussière, qui la pétrifiait, statue grise de rancœur. Elle se souvint qu’elle était encore jeune, qu’elle avait des choses à faire, à créer, des gens à aimer. Que dehors l’attendait ce qui comptait. Son fils. Les feuilles qui crissaient en automne et les brins d’herbe sous ses pieds en été.

Elle se redressa, tenant le Bic comme un stylo de patron, le genre avec lequel on paraphe des décisions importantes, définitives, qui clouent à terre la vie des gens.

La porte du placard à balai s’ouvrit brusquement. La taille de la salle fit que Boulout, calé sur la chaise la plus proche, disparut totalement dans un choc sourd : le lourd battant de plexiglas et de plastique lui avait cogné les genoux.

Jean-Christophe « Satan » Fouchard, en chair et en fiel, s’était trompé de salle. Il regarda Aimée et Nathalie avec un dédain palpable, épais, violent. Ce fut comme si une vague nauséabonde s’était répandue dans la pièce (son parfum très cher et très fort n’aidait pas). 

-Ah bah c’est sûrement pas vous que je cherche. Encore en train de piapiater, vous bossez jamais ou quoi ? Déjà que vous êtes pas belles, essayez au moins de servir à quelque chose, bordel ! 

Et il referma la porte. Nathalie et Aimée attendirent quelques secondes, puis relâchèrent leur souffle. Elles se recomposaient, mais il leur fallait quelques instants, comme à chaque rencontre avec l’empereur. La chaise de Boulout, repoussée sans ménagements sur ses deux pieds arrière, avait par balancier et par chance retrouvé sa stabilité.  Le petit bonhomme rose se frottait les genoux, pensif. Taille moyenne, yeux de fouine et cheveux un peu gras : pour un observateur extérieur, l’empereur n’était personne. De son intrusion sans gêne ne restait qu’un relent de parfum aigre. 

-Vous savez, dit-il, j’ai un petit ouvrage… laissez-moi noter… 

Il griffonna sur le contrat. Il tendit les feuillets à Nathalie. On y déchiffrait : Geste gracieux : 250 exemplaires de « Lulu et Pipou contre Francis, sa grosse montre Suisse et sa ridicule saucisse »

-Cela me fait plaisir. Tout vous convient ? N’oubliez pas de stipuler : « Pour mandat officiel du Comité d’Entreprise », puis « Fauchard Communications »… et votre nom, bien sûr, rappela Boulout. 

-Je n’oublie rien, le rassura Nathalie ; et elle signa.